"Avertissement :
Vous ne trouverez rien dans ce long post qui soit habituellement considéré comme une « info ». Ce n’est qu’un petit récit, trop long, pas « vendeur », une histoire pour tous ceux qui y étaient, qui auraient aimé y être ou qui aiment ceux et celles qui y étaient.
(J’ai lu beaucoup de bêtises concernant le contre-G8 dans les commentaires de certains blogs. J’y répondrais peut-être plus tard. De manière générale, méfiez vous de ceux qui vous expliquent ce qui se passe et qui n’y étaient pas. De ceux qui vous expliquent qui nous sommes et pourquoi nous sommes là, et qui ne nous connaissent pas.).
Impressions, soleils levants
Le sentiment, d’abord, d’avoir laissé là bas la « vraie vie », des amis, une famille. Et de replonger aujourd’hui dans la matrice. Quelquechose ici sonne faux. C’est étrange. Ce bureau, ces gens, ces discussions, ces mails… tout cela parait « préfabriqué », artificiel. Ça manque d’âme ici. de chair. de vie. Envie de trouver l’interrupteur.Que les masques tombent. Que le décor s’effondre.
Et revoir demain le soleil se lever sur la terre.
L’aube d’un nouveau monde.
Des sourires, des visages
Avec combien de gens ai-je parlé en 3 jours ? 30 ? 50 ? 80 ? beaucoup plus ?
Roman, le premier qu’on croise « Salut ! Je vous montre le camp ? Vous voulez des fraises ? »
Un tel, de retour de 3 mois en Argentine, avec les piqueteros.
Un français qui habite à Hambourg, un autre à Amsterdam, un mexicain, les discussions le soir autour des feux, la bouffe qui mijote dans des grandes marmites en fer, les rires. Ça parle allemand, français, anglais. Les clowns, les dreadlocks, les grandes tentes. Un peuple entier. Jeune, vivant, varié. Riche. Celui là raconte sa journée en prison, la veille. Il est 5h du matin. Il a été libéré il y a 2 heures ; il repart avec nous.
Métamorphose…
On est une centaine. Cette fois, on a décidé de passer à pied, par la forêt. La veille, on était partis en voiture et le convoi avait été immédiatement bloqué et coupé en deux par la police.
Ça discute, ça plaisante. On marche. Il fait beau.
Ambiance un peu « colo ». Peut-être pour se rassurer un peu.
On se trompe de chemin, on retrouve le bon. Et puis on s’arrête.
C’est là.
La route est juste de l’autre côté de la colline.
On entend passer une voiture de temps en temps.
On attend. On en profite pour se préparer un peu, au cas où ils utilisent des lacrymos. Les foulards sortent des poches, on ajuste les capuches, on échange quelques conseils.
En quelques minutes, le joyeux groupe bigarré a complètement changé d’aspect. On ressemble à une horde barbare. En fait, on ressemble exactement à…
A un black block ?
Les fameux « blacks blocks ». Les violents, dangereux, les « quelques imbéciles qui viennent juste pour tout casser », qu’on a vu à la télé… mais alors… ce serait juste……nous ?
Paint it black
Des pneus crissent, des portières claquent. Et immédiatement, on les entend hurler. Ils sont juste derrière nous. Le temps de gravir la colline et de repartir en courant, on entend déjà plus que « POLIZEÏ ! » au loin dans un haut parleur.
Et puis la vraie bande son démarre…
On l’entend d’abord au loin, puis se rapprocher et quelques secondes plus tard, il est là. Juste au-dessus des arbres ; il nous cherche. Y a pas à dire, le bruit inimitable des pales de l’hélico, ça vous met tout de suite une ambiance d’enfer. « Paint it black » à fond dans les oreilles.
On repart en courant, juste pour tomber sur un autre groupe. Il en sort de partout.
Le premier d’entre nous se fait chopper. Il a vu trop tard un groupe de 8 robocops qui dévalaient
la colline. On assiste impuissants à son arrestation musclée, du haut de la butte d’en face.
Une heure et demie de chasse à l’homme dansla forêt. Les arbres qui défilent, les branches qui craquent, le souffle, le cœur qui bat à tout rompre.
C’est plutôt marrant en fait.
On doit ressembler à un groupe d’Iwoks pourchassés par les stormtroopers de l’Empire. Ils ont un look d’enfer, les « anti-émeutes » allemands. Beaucoup plus « futuristes » que les nôtres. Efficace pour intimider, c’est clair, mais je suis pas sur que, question communication, ce soit tout benef. Bah, c’est pas bien grave ; de toutes façons, y a pas de journalistes.
On n’est plus qu’une quinzaine. Laurent, Melinda, Philippe, Marie ont disparu. Charlie, Claire et moi décidons de tenter notre chance en solo. On tient quelques minutes de plus…
Charlie et Claire se font tomber dessus par une dizaine de robocops noirs, et je tombe nez à nez un peu plus tard, sur deux verts qui surgissent d’un fourré. Ils sont tout rouge, les verts, et sacrément essoufflés. Ça me fait sourire ; après je ne vois plus rien parce que je suis allongé par terre sur le ventre avec un genou pas à moi sur la tête et qu’un type me passe des menottes dans le dos en me gueulant des trucs en allemand. Putain, qu’est ce qu’on est bien par terre… Le sol de la forêt est frais, ça sent l’humus et les champignons.
Tout est calme.
Petite précision, les flics étaient en bleu marine très foncé, le noir c'est pour les dangereux black block ; )
Impasse
Allez, je zappe les 16 heures de garde à vue, c’est pas très fun.
Ah si, un truc.
Comme vous imaginez, c’est long. On est 20 dans une cage en fer et il y a une vingtaine de cages. Et forcément on s’inquiète un peu pour les autres. Aucune news des filles depuis leur arrestation. Les infos arrivent au compte goutte, circulant de cage en cage. « hé ! est ce que tu peux demander à la 5 s’il y a un grand type de Hanovre avec un T-Shirt « Fuck G8 » et une boucle d’oreille ? / OK, est-ce qu’il y a deux françaises avec vous ? etc.
Et puis vers 20h, un type qui était parti pisser s’approche de moi.
« J’ai croisé un pote à toi. Il est à la 16. Il dit que vos nanas ne sont pas là. Elles sont dans une autre prison. Il les a croisés, elles allaient bien. »
Laurent... Enorme… ce mec est énorme. Tout d’un coup, je me souviens pourquoi cet emmerdeur qui râle tout le temps et qui ronfle comme 3 locomotives est mon pote depuis toujours.
« ah, et puis il m’a filé ça pour toi ».
Il me glisse un truc dans la main.
Du tabac et du papier, de quoi rouler 3 clopes.
Putain, Laurent, je t’aime.
La presse
J’en ai quand même croisé un, de journaliste.
La veille. Dans le camp.
Un type de la BBC. Il avait pas le moral le p’tit gars.
On a papoté un peu autour du feu.
En gros, il m’a dit : ‘C’est dingue, on peut pas bosser, on est parqués à 20 km de là où ça se passe et on ne voit que les infos officielles sur un écran. Mes collègues bosse à partir de ça. C’est Orwellien. »
Je souris. Il foutait quoi les dix dernières années celui-là ?
« J’ai appelé ma rédaction. Je leur ai dis : moi je refuse de bosser comme ça, je me casse, je vais voir des gens, faire des « sons », ailleurs. C’est comme ça que je suis arrivé dans votre campement. C’est chouette ici ».
Il voulait enregistrer. Je lui ai dis « Laisse tomber va, tes boss le passeront jamais, ton son. Prends plutôt une bière et te bile pas : on n’a plus besoin d’eux, tu sais. On a nos propres medias maintenant »
Drapeaux
A tous ceux qui veulent absolument nous coller des étiquettes. Je n’ai vu que des individus. Pas entendu le nom d’un seul parti, groupe ou quoi que ce soit de ce genre pendant 3 jours. Pas entendu « gauche » ou « droite » ou toutes ces conneries.
Il n’y a que deux drapeaux qui flottaient sur le camp, sur des tours en bois en haut desquelles des enfants jouaient au cerf-volant : un drapeau pirate, noir avec une tête de mort, et un autre arc-en-ciel « PEACE ». Et étonnamment, ces deux symboles, aux antipodes l’un de l’autre, se faisaient des clins d’œil dans le ciel d’Allemagne."
Alors qu'en pensez-vous??
PS: Au fait, Francesco, (au cas où tu passes dans le coin), je te savais pas si sentimental!! ; )))
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